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Samedi 24 octobre 2009 6 24 /10 /Oct /2009 20:06
Découvrez des histoires du monde paysan du village de Métry 
    "De l'agonie des coquelicots, à la bataille dans les topinambours, la campagne de Charente limousine offre une grande panoplie de jeux, de découvertes et de satisfactions pour un petit garçon qui n'a jamais connu une telle liberté. Quoi de plus étonnant que le ballet tranquille des faneurs dans les champs, que la danse bruyante et macabre de la moisonneuse qui abat sans pitié les coquelicots, que la complexité de la batteuse qui avale des épis et rejette des grains et de la paille, que ses paniers de raisins qui produisent un jus si bon et si malèfique.
   Tant de choses inconnues, tant de choses nouvelles, tout un espace ou l'imagination et les jeux ont libre cours, quoi de plus fascinant aux yeux d'un enfant qui regarde ce monde d'adulte."

   Les chapitres ci-dessous décrivent la vie et les activités du monde paysan de Charente limousine au début des années soixantes, sous la forme de petites nouvelles indépendantes et faciles à lire.
Par jplvillette - Publié dans : Souvenir d'enfance
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Dimanche 18 octobre 2009 7 18 /10 /Oct /2009 15:40

Des liasses dans le poêle

L’hiver est bientôt là, les grues passent tôt cette année. Elles descendent du Nord vers les contrées ensoleillées. Elles quittent les pays froids, elles se rendent en Afrique. Cette Afrique dont je rêve encore, là bas, pas de souci il ne fait jamais froid. Même pendant la saison humide le port du chandail est inutile. Je me souviens d’avoir croisé un indigène qui marchait sous la pluie, tout nu dans la rue, ses habits bien au sec roulés sous son bras. La vie semblait simple et agréable dans ces pays. Le matin, nous allions à l’école, l’après midi à la plage. Pourquoi fait-il toujours chaud en Afrique ? Pourquoi ici fait-il froid en hiver ? Pour l’instant j’ai du mal à comprendre l’astronomie qui gouverne la ronde des planètes autour de notre soleil. Mais j’espère bien qu’un jour proche je découvrirai les secrets de ce mystère. Tout en rêvant, j’observe les oiseaux qui passent. Leur vol est caractéristique. Une grue est en tête d’un grand V formé par les suivantes qui se protègent, à la queue leu leu les unes derrière les autres, légèrement décalées sur le coté. Les deux branches du V ondulent doucement dans l’azur. J’entends les grues qui discutent entre elles, leurs cris me parviennent distinctement, elles ne volent pas très hauts. Leur grand cou en avant et leurs pattes tendues en arrière, on dirait des araignées d’eau posées sur le fond du ciel. Elles doivent être aussi grosses que les hérons que je vois parfois près des étangs. Comment font-elles pour se diriger ? La première a la responsabilité de trouver le chemin. Elle file, droit devant elle, sans hésitation apparente. Elles suivent une ligne parfaitement droite. Ont-elles mémorisé toute la route à suivre ? Je reste fasciné et perplexe, la réponse me semble compliquée.

  • Tu ne vas pas rester toute la journée le nez en l’air, me dit grand-mère. Va plutôt chercher le poêle dans le cellier et porte le dans la chambre. Les grues passent tôt cette année. Cet hiver, il va faire froid. N’oublie pas de mettre dessous la grande plaque de fer et de brancher les tuyaux à la cheminée.

  • D’accord, je vais utiliser la brouette pour le transporter.

  • Fais attention, elle n’est pas jeune, elle est comme moi, elle a besoin d’être manipulée avec précaution.

  • Tu es encore solide, personne ne pense à t’enterrer.

  • J’espère bien, mais tu sais, il y a des gens méchants, à qui ça leur ferait plaisir de me voir emportée par le corbillard.

  • Tu crois ?

  • Il y a beaucoup plus de gens jaloux que ce que tu crois. Il y a des personnes qui quelques soit les bêtises qu’ils font, accusent toujours les autres. Même s’ils sont totalement responsables de leur vie, de leur bonheur, comme de leur malheur. Chaque fois qu’ils ont un problème, plutôt que de regarder honnêtement pourquoi ils n’ont pas réussi, pour ne pas recommencer la même erreur une deuxième fois, ils vont chercher les prétextes ailleurs. Ils trouvent toujours de bonne excuses pour s’auto-pardonner, minimiser leurs mauvaises actions, et toujours, ils vont réussir à dénicher chez un autre qu’ils n’aiment pas, les mauvaises causes de leur malheur.

  • Ils ne sont pas honnêtes. Pourquoi ils font ça ?

  • Ils sont probablement pas très bien dans leur tête, ils sont un peu fous ou un peu malades.

  • Ils devraient se faire soigner alors ?

  • Tu sais, ces genres de maladie, ce n’est pas demain que l’on va savoir les soigner. On fait avec. Mais il y a aussi des gens méchants, vraiment méchants, qui ne souhaitent que le malheur des autres, sans autres prétextes.

  • Il doit bien y avoir une raison réelle, mais elle reste bien cachée au fond de leurs sales caboches.

  • Regardes les grues, là haut, elles s’aident entre elles, tu vois, il y en a une en tête de la colonie qui fait le chemin. Si tu regardes bien, de temps en temps celle qui la suit, prend la place en tête, et ainsi de suite, c’est une grande épreuve qu’elles sont entrain de subir pour rejoindre les contrées plus accueillantes, pour y passer l’hiver. Les hommes devraient prendre exemple dessus, plutôt que de s’entretuer dans des guerres éternelles, seule la mort gagne à ce jeu là. Bon, va mettre en place le poêle.

Je me souviens du grand poêle en fonte qui trône dans le cellier, il doit être horriblement lourd. Je prends la brouette dans la grange et fais un premier voyage avec la plaque que j’installe sur le plancher dans la chambre de grand-mère. Elle doit être suffisante pour protéger le parquet des risques d’incendie. C’est me semble-t-il une protection bien précaire. Même si le père de Michel, notre voisin, est pompier, je ne suis qu’à moitié rassuré. Je vérifierai souvent que le plancher ne roussisse pas autour. Ensuite, prenant mon courage à deux mains, j’entreprends le transport difficile du poêle. Je le place avec difficulté en travers de la brouette. Je me demande si elle va tenir le coup. Il pèse au moins cent kilos. La porte du cellier a deux battants qui, grand ouverts, me permettent de le sortir. Avec peine j’avance doucement, le brancard est branlant, après plusieurs poses j’arrive jusqu’à la maison sans casse. De la porte d’entrée jusqu’à l’emplacement, il n’y a qu’une dizaine de mètres, je fais glisser la masse de fonte sur des bouts de chiffon. Une fois à sa place, je monte les différents tuyaux qui relient le poêle au trou prévu derrière la cheminée. Enfin ça y est, le poêle est prêt à fonctionner. Je sors dehors pour secouer la suie qui s’est posée sur mes habits. J’ai des mains de charbonnier. Les tuyaux du poêle traversent la chambre que j’occupe, ils chauffent chichement la pièce. J’ouvre les cercles qui servent de couvercle et je trouve, prêts à être employés, des vieux journaux froissés déjà en place dans le foyer. Pour vérifier qu’il n’y a pas de fuite de fumée, je décide d’allumer ces vieux journaux. Je réclame les allumettes à grand-mère qui m’indique leur place habituelle sur le rebord de la cheminée dans la cuisine. Les journaux n’ont pas l’air humides, ils devraient brûler sans difficulté. Je craque une allumette et l’approche du foyer. Dans le silence permanent de cette paisible demeure j’entends un grand bruit de casserole.

  • Arrête, arrête ! » Me crie grand-mère du fond de sa cuisine.

Dans un éclair de lucidité elle se rappelle qu’elle a mis quelque chose dans le poêle pour le cacher. Les flammes n’ont pas encore attaqué la feuille du journal, je jette précipitamment l’allumette, inquiet de voir grand-mère sortir fébrilement les journaux. Avec précaution elle déroule le premier journal dans lequel apparaît à ma grande stupéfaction, une liasse de billets de cent francs.

  • Ils auraient fait un joli feu, lui dis-je.

  • Il faut que je fasse attention, me répond-elle, j’oublie parfois où je mets mes affaires, je commence à me faire vieille.

  • Pour un oubli, c’est un oubli d’importance, tu n’as pas un compte bancaire ? Lui demandai-je.

  • Ma fois, non, je n’en ai jamais eu, les banquiers c’est tous des voleurs, me répond-elle, rappelles toi l’affaire de l’emprunt russe et bien d’autres encore.

  • Si tu ne te rappelles pas où tu caches tes économies c’est encore pire. Je vais demander à papa de t’ouvrir un compte.

  • On verra, on verra, me dit-elle, en fourrant les billets dans son tablier.

Elle retourne dans ses casseroles en bougonnant :

  • Ces jeunes, ça ne regarde rien.

  • Mais, je ne savais pas que tu cachais des billets dans les vieux journaux, lui lançais-je.

  • écoute, me dit-elle, chaque fois que tu trouve des journaux ou des paquets dans des endroits éventuellement incongrus, dis-le-moi, et ne les jettes surtout pas au feu, un trésor est peut être caché dedans.

  • Entendu grand-mère, penses malgré tout à ouvrir un compte bancaire.

Par jplvillette - Publié dans : Souvenir d'enfance
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Dimanche 18 octobre 2009 7 18 /10 /Oct /2009 15:39

Le cochon

Une vieille tradition des campagnes qui a maintenant disparu : tuer le cochon à la ferme. Chaque année, toujours vers l’automne, un évènement particulier rassemble une nouvelle fois la communauté paysanne dans le hameau, c’est le cochon. J’en entends parler depuis déjà plusieurs mois et je suis extrêmement curieux de savoir ce qu’il en est. Dans chaque ferme il y a un cochon qui a été engraissé pour cette occasion. Il séjourne généralement seul dans un toit à cochon qui a des dimensions restreintes pour éviter qu’il ne perde du poids en faisant trop d’exercice. Il va servir de nourriture pour une grande partie de l’hiver et les mois suivants. Dans le cochon tout se mange, me dit grand-mère, c’est vrai, je l’ai vérifié, dans le cochon tout est bon. Le toit à cochon chez les Villard donne directement dans la cour devant la maison. La première étape consiste à attraper le cochon. La dernière fois que je l’ai vu, il était énorme, ceux qui courent, parfois en liberté, autour de la ferme me paraissent moins gros. Les truies sont gigantesques, elles sont capables d’allaiter autant de porcelets qu’elles ont de tétines. S’il y a un porcelet de trop dans la portée, il faut : soit le supprimer tout de suite, soit l’élever au biberon comme un bébé. J’ai vu le cas chez les Raynaud où un porcelet a été élevé comme ça, il suivait toujours Claude, le fils de la maison, comme un petit chien. Il était rose et toujours propre contrairement à ceux élevés dans les étables où ils passaient leur temps à se rouler dans la fange. Claude l’avait baptisé Jules, il répondait quand on l’appelait, c’était Claude qui était chargé de le nourrir au biberon. Sa peau était douce et recouverte d’une soie transparente, à peine visible. Il trottinait à coté de nous sur ses courtes pattes, il jouait avec nous comme un petit chien. Il a fini en broche pour les moissons, et, c’était excellent, sa chair était fondante, je n’avais jamais mangé du cochon aussi bon. Chez les paysans c’est comme ça, il n’y a pas de place pour les fausses pudeurs ou les tristesses de dupe, c’est la vie. Les âmes sensibles se forgent généralement rapidement une carapace, sinon leur vie est une rude épreuve, un calvaire. C’est vrai que j’ai mis un certain temps à m’habituer à cet état de fait, mais après avoir aidé ma mère à tuer des dizaines de lapins, de poulets ou de canards, j’ai fini par comprendre, l’estomac un peu noué au début que c’était paradoxalement la vie. Trois hommes costauds sont entrés dans le toit du cochon pour l’attraper. Le grand-père a décidé de se tenir à la porte pour l’empêcher de sortir. Mais attraper un si gros cochon, ce n’est pas une chose facile. Voyant une si fragile créature devant la porte, le porc bouscule le grand-père d’un coup de groin et se sauve dans la cour en grognant et en poussant des cris stridents qui font mal aux oreilles. Tout le monde se lance à la poursuite du fuyard, après une course folle dans la cour devant la maison, plusieurs pots de fleurs ont été renversés, la grand-mère se lamente sur les pots cassés en levant les mains au ciel, plusieurs fois on a cru tenir la bête, mais en vain, dans un ultime coup de rein elle se dégage de l’étreinte avant que plusieurs n’arrivent à la rescousse. Finalement, le grand-père est prêt à l’attraper. Il crie : « Je le tiens ». Mais le cochon lui est passé entre les jambes. Grand-père se retrouve à califourchon sur le cochon qui continue sa course. Grand-père est à l’envers, il se tient à la queue du cochon. Le rodéo à la Charentaise est inventé. C’est une vaste rigolade. Le cochon avec son chargement court dans une ronde infernale autour de la cour poursuivi par le chien qui aboie à qui mieux mieux. Mais grand-père est furieux, il veut qu’on arrête sa monture grognant et trépidante. Enfin, deux hommes cernent le couple et l’enlacent. Après quelques pas de valse cahotante, la ronde s’effondre et tout le monde se précipite pour attacher les dangereuses pattes porcines qui gigotent à toute vitesse. Tous veulent en tenir un bout, c’est une véritable mêlée de rugby. Quand enfin la bête féroce est maîtrisée, chacun se relève, je me demande comment va sortir le grand-père de là dessous. Il finit par apparaître, il a perdu sa casquette dans la valse. Il la ramasse et s’époussette avec, dans des grands gestes de danseur accompli, un air outré. Sacrée bestiole, finit-il par dire. On lui attache les pattes de devant avec les pattes de derrière, puis il est installé sur un banc, couché sur le coté. Trois hommes le mettent verticalement le long du mur, la tête en bas. Avec un grand couteau de charcutier Raymond l’égorge d’un geste adroit et sûr en enfonçant le couteau de bas en haut vers le cœur. On avait préparé, avant, un seau rempli d’un mélange de vinaigre, d’ail et de persil. On le place sous la gorge du cochon, le sang coule à gros flots dans le seau. Moi, avec une cuillère à long manche en bois, je tourne le sang pour ne pas qu’il coagule. L’odeur est un peu fade, j’ai du mal à rester de marbre, quelques hauts le cœur me donnent presque le hoquet, mais la pensée d’une omelette de sang m’est plus agréable, surtout quand il y à dedans de l’ail et du persil. Quand le cochon dans un dernier sursaut expire, avec des bouchons de paille il est flambé pour faire griller les soies de sa peau. Dans le cochon tout est bon ! Mais il faut savoir le préparer. Pour faire le boudin, les saucisses, les saucissons et les andouilles ou les andouillettes, il faut vider et nettoyer les boyaux de l’animal. Pour finir le nettoyage on souffle dedans, c’est un peu répugnant, mais il faut ce qu’il faut pour les gourmands que l’on est. A l’aide d’un entonnoir on remplit les boyaux avec le sang pour faire les boudins que l’on tort tous les dix centimètres. Moi je suis chargé de tourner la manivelle du hachoir. La viande hachée sert à faire les saucisses, le saucisson. Celle que je prépare va servir à faire les pâtés, les grillons et les rillettes. Toute la communauté s’affaire autour de la table où tout le cochon se retrouve découpé et dépecé en mille morceaux. Les cuisses vont devenir des jambons après leur séjour hivernal dans le saloir. Les boudins sont déjà en train de cuire dans une marmite dans la cheminée. Une douce moiteur, graisseuse et humide règne dans la pièce. C’est un véritable atelier de charcutier. Les discussions tournent toujours autour de l’évènement du jour, surtout avec l’épisode du rodéo qui va alimenter les conversations pendant tout l’hiver. Le grand-père ronchonne, il n’aime pas trop que l’on se moque de lui, mais c’était du cirque de clown avant l’heure. L’omelette de sang est enfin cuite, je savoure le morceau que j’ai dans mon assiette. Depuis ce jour d’automne du début des années soixante, je ne me rappelle pas en avoir mangé de nouveau.

Par jplvillette - Publié dans : Souvenir d'enfance
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Dimanche 18 octobre 2009 7 18 /10 /Oct /2009 15:37

L’hiver est proche, en cet automne mile neuf cent soixante, Grand-mère craint qu’il ne soit aussi froid que les précédents. En effet, l’hiver cinquante six a été particulièrement désastreux. Le vin avait gelé dans les chais, grand-mère n’avait jamais vu, de sa longue vie, un hiver aussi glacial. Il est vrai que la sorte de piquette produite dans cette région est peu alcoolisée. Les quelques hectolitres produits dans chaque ferme ne servent qu’à la consommation personnelle des paysans. Malgré les neuf degrés qu’il titre généralement, il y avait eu beaucoup de barriques qui avaient explosé sous l’effet du gel. C’était une véritable calamité. Dans les écuries les paysans avaient du mal à donner de l’eau aux bêtes, seuls les puits les plus profonds avaient encore de l’eau libre, non transformée en miroir translucide dur comme du roc, les autres, les mares et les ruisseaux étaient devenus des patinoires pour le plus grand plaisir des enfants qui ne cessaient de faire des concours de glissade toute la journée. Beaucoup d’arbres avaient éclaté sous l’effet du gel, le bois qui en résultait n’était utilisable que pour brûler dans les cheminées, encore n’était-il pas fameux, les bûches se consumant trop vite, elles avaient pourri en séchant au printemps.

Il est temps de rentrer toutes les provisions possibles. Les noix et les châtaignes ne sont pas encore remisées dans les greniers, il faut se dépêcher. Les pommes ont juste été rentrées. Il reste encore à les trier pour éliminer celles qui ont reçu un coup et les étaler sur les planchers et les étagères dans les greniers. Le tri doit être fait doucement sans les cogner, sans les mâcher pour ne pas qu’elles pourrissent. Leur conservation dépend de la manipulation qu’elles ont subie. Si elles ont été ramassées sur le sol, elles ne se conserveront pas à cause du choc qu’elles ont reçu lorsque, une fois mûres, elles sont tombées, leur chair a été écrasée et la pourriture s’installe rapidement. Celles qui sont abîmées finiront en compote ou en confiture. Les poires aussi doivent encore être rangées. Les confitures d’automne ne sont pas encore dans les pots. Enfin, la vieille paysanne se demande comment elle va pouvoir faire tout cet ouvrage seule, avant que les grands froids ne viennent tout figer.

Depuis la mort de son mari, les fermiers à qui elle loue ses terres l’aident souvent dans ses travaux. En toutes occasions ils lui apportent des provisions, des légumes en saison ou des fruits, des lapins, des poulets ou du gibier. Elle ne manque de rien, elle cultive un jardin qui lui procure la majorité des légumes dont elle a besoin. Elle élève des poules et des canards dans la basse cour sous le cerisier, et elle a plus de trente lapins dans les toits devant la maison. Ce qui l’inquiète le plus : c’est les provisions pour nourrir toutes ses volailles et ses lapins pendant l’hiver. La solution c’est évidemment de les mettre en conserves ou de faire des pâtés, comme cela on n’a pas besoin de les nourrir, et en plus ils sont prêts à être consommés, il suffit de se servir sur l’étagère. Cet été elle a eu beaucoup de haricots verts et de haricots blancs en grain, elle se rassure car elle a fait beaucoup de conserves de légumes, il y a aussi un gros tas de pommes de terre dans le cellier, les carottes et les poireaux sont déjà prêts en silo, les choux restent sur pieds en plein champs, il ne lui manque que quelques betteraves pour les lapines reproductrices qu’elle garde pour l’an prochain. Le fermier lui en donne chaque année car elle l’aide à les rentrer. C’est, pour les lapins, un bon complément avec les céréales et le foin sec, lorsque le froid est trop instance et que dans les champs plus rien de bon ne peut être ramassé. Elle pense qu’elle fera des confits de canard, c’est gras et ça préserve du froid. L’hiver dernier presque tous ses canards avaient gelé sur la mare, elle ne veut pas en perdre cette année. Elle n’a plus d’oie ni de pintade, les unes car elles sont trop grosses pour elle toute seule et les autres parce qu’elles sont trop difficiles à attraper. Fini les rodéos autour de la cour. Elle est trop vieille pour ça !

Après les rassemblements des foins, des moissons et des vendanges, les occasions de se retrouver en automne ou en hiver sont plus rares. Les fêtes de Noël ou du premier de l’An sont réservées à la famille. La sienne est loin, mais elle a l’habitude de réveillonner chez les voisins. En attendant les fêtes et pour continuer la tradition elle a décidé d’organiser chez elle des veillées. En effet, à cette occasion, les gens du village se rassemblent dans une maison le soir après dîner, lorsque tous les travaux des fermes sont terminés pour discuter, raconter des bonnes histoires, parler de tout et de rien et surtout faire ensemble de menus travaux qui seraient trop long et trop ennuyeux à faire seul. C’est avantageux et économique pour tous, une seule pièce à chauffer, une seule lampe allumée.

Les voisins arrivent en ordre dispersé en fonction de leurs occupations. Lorsque les Sardin arrivent, ils sont toujours les premiers, le vieux Emile s’annonce dès la cour en jetant un retentissant « salut la compagnie » qui tombe toujours à plat car la compagnie à cet instant est bien maigre, puis il entre sans frapper comme si il était chez lui. Il faut dire que lui et la vieille se connaissent depuis leur enfance. Autant lui est jovial et bien en chair, autant la Noémie est sèche comme un coup de trique et souriante comme une porte de prison dans son grand tablier noir. S’il lui arrive de sourire, ce n’est qu’après quelques verres de gnôle que la peau de sa triste face se déride, à croire que tous les malheurs du monde se sont abattus sur ses frêles épaules. Mais elle est hardie en besogne et travaille aussi dur qu’un homme. Contrairement à son mari elle parle peu, mais toujours à bon escient. Les coups saccadés de bâton à la porte annoncent les Raynaud, ils attendent toujours un signe de la grand-mère pour rentrer. Toujours très polis ils se tiennent sur le pas de la porte sans oser rentrer, il faut que Emile leur dise qu’ils font rentrer le diable de froid pour qu’enfin ils se décident. Ils sont tous les deux petits et nerveux comme une portée de petits lapins, jamais au repos, toujours quelques travaux en train. A eux deux ils abattent le travail de quatre, ils ont le plus grand cheptel de laitières du village, tous les matins dès cinq heure, ils sont au travail pour traire les vaches, tout se fait manuellement, se sont des coriaces à la tâche. Les forts éclats de voix des Patureau arrivent jusqu’à nous malgré le brouhaha ambiant, ils sont toujours en train de se chamailler ces deux là, ils n’ont pas besoin de frapper. La porte s’ouvre toute seule à leur arrivée. C’est, pour tous, le même cérémonial, dès l’entrée, en saluant la compagnie, ils se précipitent vers la cheminée les mains tendues en avant pour capter un peu de chaleur. Chacun a ses habitudes et sa place, les plus vieux sont serrés dans la cheminée au plus près des flammes de chaque coté du foyer. Un jour, j’en verrai bien un prendre feu. Malgré ses imposantes dimensions, elle ne peut pas contenir tout le monde, et certains, après quelques instants cèdent leur place aux nouveaux arrivants pour aller s’attabler à l’immense table qui trône au milieu de la pièce. Déjà plusieurs femmes ont commencé à trier les noix, pendant que d’autres s’attaquent aux châtaignes qui seront bientôt prêtes à être blanchies. Et à ce moment là, commence l’instant magique que j’attends avec le plus d’impatience : les histoires croustillantes du village et des alentours. En général, c’est la vieille Cident qui lance le commérage. Il faut dire qu’elle passe toutes ses journées à courir chez les uns et chez les autres, comme une mouche bleue qui passe d’une bouse à une autre avec empressement et agitation. De celle qui se mêle de tout, et qui sème la zizanie après son passage, comme une tornade blanche, mais en négatif. Mais je l’aime bien cette vieille, car elle met de la joie dans le village, sinon quel ennui ! Elle commence par demander à la ronde si quelqu’un à des nouvelles de la Berthe Sudre de chez Dieu. Le silence amusé de certains me laisse à penser que nous allons bientôt rigoler. Personne ne pipe mot, et chacun attend la suite :

  • Hier j’ai vu le vieux Bignon qui allait au bois de la Rivaille, dit-elle. Il portait un panier caché sous un journal, je l’ai bien vu, il y avait quelques choses dedans, c’est sûr.

  • Oh, il devait aller aux champignons, répond le Marcel Chambord en souriant.

  • A six heures du soir quand il fait nuit ! s’exclame-t-elle, il ne risquait pas d’en voir beaucoup des champignons, mais je l’ai vu qui a caché quelque chose au pied du noyer au bord du chemin. J’ai attendu qu’il s’éloigne, et je me suis approchée doucement, mais à ce moment là : «  je t’ai vu le Marcel qui sortait du bois, et tu as pris ce que Bignon avait caché, ne nie pas je t’ai vu. Et vous savez ce que c’était, c’était une bouteille de vin blanc que Bignon avait planquée au pied du noyer. Et vous savez ce qu’il a fait le Marcel ? »

Personne ne dit rien mais tout le monde sait ce qu’il a effectivement fait le Marcel, moi je me doute un peu, mais je ne suis pas sûr et je ne vois pas l’intérêt de la chose ou ce qu’il pourrait y avoir de marrant, mais attendons la suite :

  • Tu as bu toute la bouteille, lance-t-elle au Marcel, et après tu as pissé dedans, et se tournant vers le reste de l’auditoire, il l’a remise au même endroit, au pied du Noyer, bien cachée dans les fougères.

  • C’est pas vrai, j’ai pas bu toute la bouteille dit-il, il en restait un bon tiers.

  • Oui peut être, reprit la vieille, mais tu as quand même pissé dedans.

  • Bien sur, c’était pour refaire le niveau, dit-il en souriant à la ronde.

  • Tu savais pour qui elle était cette bouteille ? évidemment ? dit Marie.

  • Non, dit-il en rigolant franchement, mais tout le monde le sait. C’est pour sa maîtresse, la vieille Berthe, lança-t-il en s’esclaffant.

Je ne savais pas que la vieille Berthe était institutrice, me dis-je en moi-même, elle est tellement bête que je ne comprends pas.

La Marie a repris :

  • Berthe est venue dans la nuit retrouver Bignon, elle lui a flanqué une de ces roustes, il gémissait qu’il ne comprenait pas pourquoi, elle lui répétait :

  • « salaud, salaud, … t’as pissé dans la bouteille, tu ne veux plus me voir, c’est pour ça !

  • mais non répétait-il, mais non, ma Berthe je te jure que non, c’était le blanc que je te donne d’habitude, tiens, goûte le, il est bon,

  • Attends un peu voir et goûte d’abord celui que tu m’as donné, lui a répondu la Berthe d’une voix forte. »

  • Je ne sais pas ce qui c’est passé ensuite, a continué la Marie, mais j’ai entendu le vieux qui crachait et jurait, la Berthe est repartie en pleine nuit en claquant la porte, t’as fait du joli Marcel !

Toute l’assemblée, à ces paroles, est partie d’un grand éclat de rire. Le Marcel a ajouté :

  • je ne m’en fais pas pour eux, ils seront vite raccommodés, le froid arrive, à deux on se réchauffe mieux et plus vite.

Sur ce, nouvel éclat de rire et nouvelles réflexions sur la manière de passer l’hiver au chaud dans un lit. Je ne saisi pas toutes ces allusions à part de se serrer très fort. Je me dis qu’avec une bonne brique, bien chaude on doit pouvoir se réchauffer aussi bien, et dormir au chaud, mais je suis loin de connaître toutes les subtilités cachées de la vie.

Grand-mère décide de faire griller des châtaignes, elle me dit d’aller en chercher au grenier avec le panier. Je prends mon courage à deux mains, la lampe tempête, le panier, et j’appelle Loulou pour qu’il m’accompagne. En passant la porte, je me dis qu’elle m’envoie au grenier pour que je n’entende pas ce qui va ce dire, je ne m’en soucie peu. Je ne suis pas fier dans la nuit noire et le froid, ma main caresse la tête du chien qui trottine à mes côtés, ce qui me rassure un peu. Nous montons au grenier, mais au moment où j’ouvre la porte, le souffle froid du vent du nord éteint la lampe. Horreur ! Seul, dans le noir, je n’ose plus avancer, j’entends Loulou qui avance devant moi, il semble y voir clair, je pensais que seuls les chats et les souris y voyaient la nuit. Peu à peu je distingue mon environnement que je connais pourtant par cœur. Mais, dans le noir tout est gris, et je m’attends à tout instant qu’un fantôme jaillisse de derrière une poutre ou une caisse. Finalement, j’arrive au tas de marrons qui m’attend sagement, j’en prends quelques poignées que je jette rapidement dans le panier, je ne tiens pas à rester longtemps dans cet endroit que je sens hostile. Au moment où je me relève, un bruit de claquement d’ailes me fait sursauter. Loulou pousse un léger grognement. Je reste aux aguets quelques instants en tremblant de peur. Mais plus aucun bruit ne se fait entendre, seul le brouhaha confus et sourd de l’assemblée en dessous nous parvient à travers le plancher du grenier. Je reprends mes esprits malgré la peur et je me rappelle qu’une dame blanche loge ici, on a dû la déranger, elle s’est envolée. Malgré ça, je me précipite dans l’escalier suivi par le chien qui déboule et risque de me faire trébucher. Je cours jusqu’à la maison et ouvre la porte précipitamment. Grand-mère se penche vers moi et me demande si ça va. Je dois être un peu pâle. Je lui dis que la lampe s’est éteinte et que la dame blanche m’a fait peur. Elle prend le panier, et étale les châtaignes sur la table devant les femmes. Avec un couteau, elles enlèvent une petite entaille dans chacune d’elles. Grand-mère sort une grande poêle qui a un très long manche et qui est trouée en de multiples endroits. Je l’avais remarquée depuis longtemps, je vais enfin savoir comment on s’en sert. Elle la pose tout simplement sur les braises et jette les marrons dedans. Un doux parfum de châtaignes grillées envahit bientôt la pièce, quelques unes éclatent bruyamment en faisant des « poufs » assourdis. Loulou remue la queue, il doit connaître déjà ce délice. Moi je ne le connais pas encore. Grand-mère verse le contenu de la poêle sur la table, la Noémie recouvre immédiatement les châtaignes avec un torchon et commence à les malaxer doucement. Les peaux craquent, une légère vapeur s’échappe du torchon. Après quelques instants d’attente qui pour moi paraissent interminables, Noémie décrète qu’elles sont prêtes, enfin ! Grand-mère me prévient quelles sont très chaudes et que je risque de me brûler. Peine perdue, j’en mets une entière dans ma bouche et je commence à la mastiquer, elle me brûle le palais, je souffle en mâchant pour refroidir cette chaudière infernale. Ma langue aussi se plaint d’un excès de chaleur, mais les châtaignes grillées, c’est si bon et si réconfortant quand il fait froid ! Toute la compagnie se régale en plaisantant, grand-mère sort l’inévitable bouteille de gnôle qui enchante la plupart d’entre eux, moi je ne trouve pas ça bon, de plus j’ai déjà le palais et la langue en feu. Le vieux Sardin ne tarde pas à ronfler au coin de la cheminée, il est temps pour tout le monde de rentrer chez soi.

Par jplvillette - Publié dans : Souvenir d'enfance
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Dimanche 18 octobre 2009 7 18 /10 /Oct /2009 15:36

Le radeau sur l’étang

Derrière chez grand-mère, il y a un vallon où se rejoignent en hiver plusieurs sources qui apparaissent dès l’automne lorsque les pluies ont été abondantes. Elles constituent un petit ruisseau qui traverse le pré appartenant à grand-mère sur le chemin de Chante Buse, au fond du vallon. Le chemin sert de digue, deux buses le traversent pour évacuer l’eau. Si les sources donnent suffisamment, le pré se remplit et forme un étang modeste et peu profond. C’est une aubaine pour nous lorsque l’étang apparaît. Il devient une nouvelle aire de jeu pour faire naviguer des petits bateaux à voile que l’on pousse avec un bâton et qui, si le vent est favorable, traversent l’étang, ce qui nous oblige à faire tout le tour pour les récupérer de l’autre côté. Mais il y a aussi la palisse à gauche qui les bloque souvent. Il est difficile d’aller les chercher quand ils se sont fourrés dans les ronces. Alain décide d’aller les récupérer en marchant dans l’eau le long de la haie. Au début tout va bien, l’eau n’arrive qu’à mi-botte, mais très vite le niveau est à ras le haut de la botte, impossible d’aller plus loin sans remplir les bottes. Au moindre mouvement les bottes risquent de se remplir d’eau gelée. Alain se retourne pour revenir, malgré la longue perche, il n’est pas arrivé à toucher les bateaux. Je dis :

  • Ce serait bien si on avait une barque, tu ne crois pas ?

  • Oui bien sûr, mais c’est trop long à fabriquer, on n’a même pas les planches. Tu sais faire, toi, un bateau ?

  • Non, mais un radeau c’est sans doute plus facile, il suffit de mettre quatre tonneaux sous un carré de planches.

  • Plus facile à dire qu’à faire. Remarque j’ai vu des bidons à l’usine l’autre jour, ils sont près de la clôture, ils ont l’air de ne servir à rien. Il suffit d’aller les chercher, si on les prend, ils ne manqueront à personne, là où ils sont.

  • Il y a des planches dans la grange chez grand-mère, il suffit d’en prendre trois ou quatre, comme ça, personne n’y verra rien.

C’est décidé nous allons construire un radeau pour aller chercher les voiliers égarés. Dans l’usine de préfabriqués qui est à l’entrée du village nous avons repéré des bidons vides qui apparemment nous attendent sagement pour nos nouvelles aventures. Nous en prenons quatre, ils sont de taille moyenne, plus petits que des fûts d’essence. Avec quatre rondins nous faisons l’armature du plancher du radeau. Les bidons ne sont pas faciles à fixer dessous, nous les attachons avec de la ficelle. Le tout n’est pas très rigide, mais ça devrait aller. Nous fixons des planches dessus, le radeau devient plus solide. Je l’essaie sur l’eau, il flotte bien mais il est très instable à cause de ses dimensions réduites, je reste à genoux pour éviter tout chavirage. Je vais chercher les voiliers. Tout se passe pour le mieux, j’ai une petite perche pour pousser le radeau, je m’aperçois que l’étang est, par endroit, plus profond que je ne pensais. Je fais un tour sur l’étang, Alain me crie de revenir, il veut aussi profiter de l’embarcation. Je manie l’engin avec précaution, au milieu ma perche est juste assez longue pour toucher le fond, il y a au moins deux mètres d’eau, Il me semble qu’un bidon prend l’eau car le radeau penche un peu à gauche, après ce constat, je reviens au point de départ. Je dis à Alain de voir le bidon qui prend l’eau. Il ne m’écoute pas, trop pressé d’aller faire un tour sur l’étang. Il a pris une perche plus longue pour pousser plus fort sur la frêle embarcation, à chaque fois elle penche dangereusement, je lui dis de faire attention, il rit et se met debout dessus. Au début, il arrive à maîtriser la gîte, mais au moment de pousser sur la perche, celle-ci se dérobe dans un trou, il perd l’équilibre, le radeau part en avant, poussé par ses pieds, il se retrouve un instant suspendu entre la perche et le radeau. Mais les lois de la physique sont ce qu’elles sont. Après vingt longues secondes d’incertitude, ce qui devait arriver arriva. Un grand plouf ! Précédé d’un cri rauque, fait un écho entre les berges boisées de l’étang. A l’endroit où Alain vient de tomber, il y a beaucoup d’eau. Enfin il réapparaît, c’est son deuxième bain hivernal, je sais qu’il ne sait pas nager, la mare n’était pas grande, mais ici, je me vois mal me mettre à l’eau dans ce froid pour aller le chercher. Ce que j’espérais arrive, il prend pied avec de l’eau jusqu’aux épaules, je lui dis de rester accrocher au radeau car il pourrait retomber dans un trou, je me rappelle qu’au milieu du pré il y a le ruisseau qui est plus profond. Mes pensées en avaient à peine fini avec ce sujet que je vois Alain disparaître une nouvelle fois, mais il m’a écouté pour une fois, le radeau lui permet de refaire surface, même, si maintenant il penche beaucoup. Arrivé au bord, Alain est épuisé, il a tellement froid qu’il en est bleu. C’est avec difficulté que nous rejoignons la maison de grand-mère, Alain arrive à peine à marcher tellement il est transi par le froid. Cette fois, s’il n’attrape pas au moins un rhume, pensai-je. Grand-mère nous aperçoit avant que nous ayons atteint l’angle de la grange, impossible de se cacher, elle arrive à grand pas du jardin, ayant remarqué la couleur des habits d’Alain, elle me crie d’aller tout droit dans la maison. A peine arrivés, elle lui dit de se mettre tout nu, il n’ose pas, elle met du bois dans la cheminée, elle le frotte avec une serviette rêche qui lui fait rougir instantanément la peau. Elle me flanque une claque au passage pour calmer sa colère. C’est encore toi qui as eu une idée loufoque, me dit-elle. Je ne dis rien. Cette fois, il va attraper la mort ce gosse, dit-elle. Pendant une demi-heure elle le frotte tellement qu’on dirait un homard. Je rigole en faisant la remarque, grand-mère n’est pas d’humeur, mais Alain qui a retrouvé sa vivacité se met aussi à rire de bon cœur de la peur qu’il a eue. Le rire est communicatif et grand-mère, elle aussi, malgré sa colère, part d’un grand éclat de rire. Finalement on se retrouve tous les trois autour d’un bol de bouillon brûlant. Avant elle a fait avaler à Alain un verre de gnôle, appelée eau de vie dans la campagne, je vais finir par le croire, car le garnement n’attrapera même pas un rhume. Il a du mal à avaler cette eau de vie issue du distillat du moût de raisin. Grand-mère avait effectivement un droit pour faire distiller le moût restant au fond de la grande tonne après les vendanges, ce droit s’est malheureusement éteint avec elle. Après plusieurs essais, les yeux rouges et plusieurs quintes de toux, il finit par avaler ce breuvage apparemment très fort. De l’eau de vie, elle doit effectivement être capable de réveiller un mort, dis-je. Grand-mère me dit de goûter en trempant un doigt dedans, ça me pique la langue et me brûle la gorge, je comprends qu’Alain ait eu du mal à avaler cette eau de feu. Elle en jette un peu dans la braise pour nous monter, une flamme bleue s’embrase aussitôt.

Par jplvillette - Publié dans : Souvenir d'enfance
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